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Tokyo veut sauver ses sentō : transmettre plutôt que fermer

À Tokyo, un programme aide des bains publics sans successeur à trouver une relève. L'histoire de Sengenyu montre comment sauver un sentō sans figer sa culture.

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Une maison de bains peut survivre à un séisme, à plusieurs générations de clients et à toutes les modes. Elle peut pourtant fermer simplement parce que la personne qui chauffe l’eau et ouvre la porte chaque matin n’a personne pour lui succéder.

C’est le problème auquel Tokyo essaie de répondre. Plutôt que de traiter chaque fermeture comme une fatalité, la métropole a mis en place un dispositif pour rapprocher des exploitants de bains publics qui envisagent d’arrêter et des personnes prêtes à reprendre leur établissement.

En octobre 2026, le sentō Sengenyu, ouvert depuis 1927 dans le quartier d’Ekoda, est devenu un exemple concret de cette démarche. Mais la vraie histoire ne concerne pas uniquement une adresse : elle pose la question de savoir qui fera fonctionner les bains publics japonais demain.

Le sentō : une institution de quartier, pas un spa

Un sentō (銭湯) est un bain public de proximité. Il a longtemps été un équipement de la vie quotidienne, notamment quand tous les logements n’avaient pas leur propre salle de bain. On s’y lave, on entre dans des bassins d’eau chaude et l’on croise des voisins.

Un onsen désigne plutôt une installation alimentée par une eau de source thermale répondant à des critères précis. Quant au sauna, il peut être présent dans un sentō, mais il ne définit pas cet établissement. Notre guide des bains japonais explique ces distinctions.

Avec la généralisation des salles de bain privées, les bains de quartier ont perdu une partie de leur fonction indispensable. Le problème ne se résume pourtant pas à une baisse de clientèle : les bâtiments vieillissent, les coûts d’exploitation augmentent et les propriétaires vieillissent aussi.

De 628 à 417 bains publics en dix ans

Dans son annonce du 22 octobre 2026, la société OFURO WORKS, nouvelle exploitante de Sengenyu, reprend des statistiques attribuées au gouvernement métropolitain : Tokyo comptait 628 sentō à la fin de 2015 et 417 à la fin de 2025. Cela représente 211 établissements de moins, soit une diminution d’environ 34 % en dix ans.

Ces chiffres donnent l’échelle du problème, mais ne disent pas que les 211 fermetures ont toutes la même cause. Les autorités ont identifié plusieurs facteurs : installations vieillissantes, âge et santé des exploitants, et difficulté à trouver un successeur.

Lors d’une séance de l’Assemblée métropolitaine en novembre 2025, l’administration indiquait aussi que, parmi les 430 bains recensés à la fin de 2024, environ 380 occupaient des bâtiments vieux de plus de vingt ans, et environ 220 des bâtiments de plus de cinquante ans.

On peut aimer une façade traditionnelle et sa grande cheminée. À un moment, il faut néanmoins remplacer les tuyaux, entretenir les chaudières et payer les travaux.

Le dispositif de Tokyo : trouver un successeur, puis rendre la reprise possible

Le programme porte le nom japonais 東京都公衆浴場承継マッチング事業, que l’on peut traduire par « programme métropolitain de mise en relation pour la transmission des bains publics ».

Le principe est assez concret. La métropole, en collaboration avec l’association professionnelle des exploitants de bains publics, fait intervenir des spécialistes de la transmission d’entreprises. Ceux-ci examinent la situation des établissements qui envisagent de fermer, conseillent leurs propriétaires et cherchent un rapprochement avec des candidats à la reprise.

L’idée ne consiste pas à transformer toutes les maisons de bains en musées. Il faut qu’un nouvel exploitant puisse réellement les faire fonctionner, avec leurs contraintes de personnel, d’eau, d’énergie et d’entretien.

Le dispositif a commencé pendant l’exercice 2025, selon les déclarations de l’administration tokyoïte. En novembre de cette même année, elle signalait déjà une vingtaine de demandes de consultation provenant d’exploitants. Il s’agissait de demandes d’accompagnement, pas de vingt transmissions réussies.

L’aide ne s’arrête pas nécessairement à la rencontre entre deux personnes. Dans ses documents budgétaires, Tokyo mentionne également un programme de soutien aux successeurs, avec des aides possibles pour les loyers et les dépenses de rénovation après une transmission admissible. Les montants, les conditions exactes et les décisions d’attribution doivent être vérifiés auprès de la métropole : une annonce générale de soutien n’est pas une garantie de financement pour chaque candidat.

Cette différence est essentielle. Trouver quelqu’un qui veut reprendre un sentō ne règle pas, à lui seul, le coût de sa remise en état.

Sengenyu : presque cent ans d’histoire, et un propriétaire de plus

C’est précisément ce que raconte le cas de Sengenyu (浅間湯), dans le secteur d’Ekoda, arrondissement de Nerima, à Tokyo.

Le bain a ouvert en 1927 et était encore géré par la troisième génération de la même famille. Le vieillissement de ses responsables et l’état des équipements faisaient envisager une fermeture. Le dispositif de transmission a permis de mettre en relation l’établissement avec Kōtarō Miyai, représentant de la société OFURO WORKS, qui a repris l’activité.

Le repreneur a grandi dans les environs. Le lien local compte : reprendre un bain public n’est pas seulement acquérir un immeuble et choisir un nouvel éclairage. C’est aussi retrouver une clientèle qui possède déjà ses habitudes.

La rénovation annoncée le 22 octobre concerne notamment la façade, le hall, les vestiaires et le sauna. Un nouveau poêle électrique doit permettre le löyly à la demande des usagers. L’exploitant annonce aussi la conservation des parties historiques du bain, d’une fresque en carreaux sur le thème de l’amour familial et d’une figurine traditionnelle de tanuki qui accueillait les visiteurs.

Des étudiants de la faculté des arts de l’Université Nihon participent à la création d’un nouveau logo et d’un personnage inspiré du tanuki. Le financement participatif devait commencer le 1er novembre 2026, tandis que la réouverture était prévue début décembre 2026. À la date du présent article, il s’agit toujours d’un calendrier annoncé, pas d’une ouverture vérifiée.

Voilà un compromis intéressant : conserver les signes de familiarité qui font l’identité du lieu, tout en rendant l’établissement viable pour une autre génération.

Qui gagne quand une maison de bains reste ouverte ?

Pour un exploitant, la transmission peut éviter qu’un patrimoine professionnel disparaisse au moment de la retraite. Pour un repreneur, elle offre un lieu existant, mais aussi des responsabilités techniques et financières réelles.

Pour les habitants, la valeur est moins facile à inscrire dans un bilan comptable. Un sentō est un des rares espaces du quartier où des générations différentes utilisent le même service, sans devoir acheter un repas ni devenir membres d’un club.

C’est aussi ce qui rapproche cette histoire de celle de Koganeyu, deux bains publics tokyoïtes modernisés. Les solutions ne sont pas identiques, mais la question l’est : comment accueillir de nouveaux clients sans effacer la fonction quotidienne du bain ?

Et derrière le bâtiment, il y a des métiers. Les peintres de décors des sentō illustrent une autre forme de transmission menacée lorsque le nombre de bains diminue.

Sauver les bains, ou simplement retarder leur fermeture ?

Il serait trop tôt pour déclarer le programme victorieux. Une transmission annoncée n’établit pas la rentabilité future d’un établissement. Une belle rénovation ne garantit pas davantage que les habitués reviendront, ni que la nouvelle clientèle suffira.

Les éléments à suivre sont plus terre à terre : le nombre de reprises réellement conclues, les établissements encore ouverts quelques années plus tard, les travaux effectivement financés et la continuité de l’accès à un bain de quartier.

Le mérite du programme tokyoïte est d’avoir identifié une cause de disparition qu’on peut essayer de traiter avant qu’il soit trop tard : l’absence de relève. Au lieu de commémorer une maison de bains après sa fermeture, Tokyo cherche une personne capable d’en allumer de nouveau les lumières.

Sources consultées