Japon : les artistes qui peignent le mont Fuji au-dessus des bains publics
Dans les sentō japonais, des artisans réalisent d'immenses paysages sur les murs. Leur métier rare cache une histoire de bains, d'affiches et de pinceaux.
Photo : Zluhcs, CC BY-SA 4.0, recadrée.
Au Japon, vous entrez dans un bain public de quartier, vous regardez au-dessus des bassins et vous découvrez une immense montagne. C’est souvent le mont Fuji, peint directement sur le mur.
Ce décor n’est pas nécessairement du carrelage ni une affiche géante. Dans certains sentō, c’est une œuvre réalisée à la main par un artisan spécialisé : un pénki-eshi, ou peintre de décors de bains publics.
Et sa journée de travail doit se terminer avant que les clients arrivent.
Une montagne entière avant l’ouverture
L’association des bains publics de Tokyo explique que les peintres de ces grandes fresques peuvent terminer un mur en environ cinq heures, avant l’ouverture de l’établissement. La rapidité fait partie du métier.
Une publication de cette association fait remonter l’apparition des premiers décors peints représentant le Fuji dans les sentō à 1912, au bain Kikai-yu, dans le quartier de Kanda. Cette tradition s’est ensuite largement diffusée.
Pourquoi le Fuji ? L’image évoque un vaste paysage alors que la pièce réelle est souvent étroite, remplie de carrelage et de vapeur. Le ciel, les montagnes et l’eau donnent de la profondeur à un espace quotidien.
Kiyoto Maruyama, un métier appris pinceau après pinceau
Dans une entrevue publiée en 2016 par l’association tokyoïte, Kiyoto Maruyama, l’un des peintres de ces décors, raconte ses premières années d’apprentissage.
Au départ, on lui confiait surtout le ciel. Puis sont venus les nuages, les arbres et les autres éléments. Il explique avoir attendu plusieurs années avant d’être autorisé à réaliser seul une fresque entière.
Le métier réclame de l’assurance. Sur une grande surface, les dégradés changent vite et la peinture ne laisse pas le temps d’hésiter. Maruyama décrivait aussi le déclin du nombre de commandes avec la diminution des bains publics.
Là où un décorateur classique peut travailler plusieurs jours à son rythme, le peintre de sentō doit composer avec les horaires du bain. Son atelier est aussi un lieu où les gens viendront se laver quelques heures plus tard.
Mizuki Tanaka, nouvelle génération d’un artisanat rare
L’histoire ne s’arrête pas aux anciens maîtres. Mizuki Tanaka s’est intéressée aux fresques de bains publics pendant ses études universitaires en histoire de l’art. Elle est ensuite devenue apprentie auprès du peintre Morio Nakajima, avant de s’installer à son compte en 2013.
L’association des bains de Tokyo raconte son parcours à l’occasion de la sortie de son livre en 2021. À l’époque de ses portraits, le métier comptait seulement quelques artisans actifs. Il serait imprudent de reprendre aujourd’hui leurs nombres précis sans un nouveau recensement.
La transmission d’un geste, longtemps apprise directement auprès d’un maître, devient donc aussi un sujet de livre, d’exposition et de patrimoine.
Et ces petites bassines jaunes ?
Il y a un autre objet qui revient dans les photos des sentō : la bassine jaune Kerorin, avec sa grande inscription rouge.
Elle n’a pas commencé comme une relique ancienne. Kerorin est le nom d’un médicament, et son fabricant a diffusé des bassines en plastique portant sa publicité. L’association des bains publics explique qu’elles coûtaient moins cher aux établissements grâce au financement publicitaire et qu’elles ont remplacé de nombreuses bassines en bois, plus exigeantes à entretenir.
Une publicité est ainsi devenue l’un des objets les plus reconnaissables des bains japonais. À côté du Fuji peint à la main, le mélange d’artisanat et de marketing a quelque chose d’assez savoureux.
Nos explications sur les bains japonais distinguent déjà le sentō de l’onsen et du sauna. Ici, le plus remarquable n’est pas la température de l’eau. C’est qu’un bain de quartier puisse aussi être une petite galerie d’art populaire, ouverte à ceux qui viennent simplement se laver.
Sources consultées
- Tokyo Metropolitan Public Bathhouse Association, « 銭湯Q&A », peintres de décors et bassines Kerorin.
- Association des bains publics de Tokyo, « 銭湯の魅力 : アート », histoire des peintures et peintres.
- Association des bains publics de Tokyo, entrevue avec Kiyoto Maruyama (2016).
- Association des bains publics de Tokyo, portrait de Mizuki Tanaka (2021).