Estonie : Eda Veeroja, la femme qui a défendu le sauna à fumée
Dans le Võromaa, Eda Veeroja a contribué à faire reconnaître une tradition familiale du sauna à fumée par l'UNESCO. Une histoire de gestes transmis.
Photo : Jaan Künnap, CC BY-SA 4.0, recadrée.
En 2014, une tradition du sud de l’Estonie a rejoint la liste du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. Il ne s’agissait pas d’un palais, d’un monument ou d’une cabine de sauna particulièrement luxueuse.
C’était une façon de vivre autour d’un bâtiment noirci par la fumée.
Parmi les personnes qui se sont mobilisées pour cette reconnaissance figure Eda Veeroja, liée à la ferme Mooska, dans la région du Võromaa. Son histoire pose une question intéressante : comment protège-t-on un savoir-faire que les gens apprennent surtout en famille ?
Une tradition qui se transmet le samedi
Dans la langue locale võro, le sauna à fumée est appelé savvusann; en estonien, suitsusaun. Il se chauffe sans cheminée : la fumée traverse d’abord la pièce, puis on l’évacue avant de s’installer. Notre article sur le fonctionnement du sauna à fumée explique cette technique.
Mais ce que l’organisme estonien du patrimoine vivant décrit va beaucoup plus loin que la chauffe.
Le samedi, on réserve du temps pour préparer le feu et l’eau, fabriquer ou préparer les bouquets de branches, puis accueillir la famille. Les enfants voient les gestes et les reproduisent. La tradition s’apprend en participant, non en suivant un manuel.
Dans certaines familles, le sauna a aussi servi à fumer la viande pour la conserver. Le même héritage comprend des savoirs de construction, des rituels saisonniers et le souvenir d’usages liés aux étapes de la vie. Les fonctions de naissance et de soin appartiennent surtout à l’histoire; il ne faut pas les présenter comme des pratiques médicales recommandées aujourd’hui.
Pourquoi Eda Veeroja s’y est engagée
Le Centre estonien de la culture populaire présente son parcours comme profondément lié aux traditions rurales. Sa famille entretient une pratique régulière du sauna à fumée, avec aussi le fumage alimentaire. La ferme Mooska fait connaître ces savoir-faire à des visiteurs.
Le site de Mooska raconte qu’elle a participé à la collecte, à la préservation et à la transmission du patrimoine du sauna, puis à la démarche de reconnaissance internationale.
Ce travail n’était pas l’affaire d’une seule personne. Il reposait sur des familles, des détenteurs de savoirs locaux et des organisations culturelles. Eda Veeroja en est une figure identifiable, pas l’inventrice d’une tradition vieille de plusieurs générations.
Le 26 novembre 2014, le comité de l’UNESCO a inscrit la tradition du sauna à fumée en Võromaa sur sa Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
La distinction concerne les gestes et coutumes de la communauté, pas une certification de tous les bâtiments ni un label commercial attribué à Mooska.
Ce patrimoine a un adversaire très ordinaire : le manque de temps
Le dossier patrimonial estonien décrit les difficultés qui poussent des propriétaires à abandonner ces installations : longues heures de chauffe, fumée, suie, eau à transporter, entretien et risque d’incendie. Certaines anciennes cabanes sont transformées en saunas munis d’une cheminée.
C’est le paradoxe. Le sauna le plus simple en apparence peut exiger beaucoup plus de temps et de savoir-faire qu’un appareil moderne qu’on allume avec un bouton.
Le tourisme patrimonial peut aider à maintenir l’intérêt, mais une visite ne remplace pas une tradition familiale vivante. Une cérémonie préparée pour des visiteurs et un samedi ordinaire dans une ferme ne racontent pas exactement la même chose.
En inscrivant ce patrimoine, l’UNESCO n’a pas figé les usages dans un musée. Elle a reconnu leur transmission. C’est ce qui rend le travail d’Eda Veeroja intéressant : préserver non pas seulement un lieu où l’on prend chaud, mais la connaissance nécessaire pour continuer à le faire vivre.
Sources consultées
- Eesti Rahvakultuuri Keskus, « Suitsusaunatraditsioon Vana-Võromaal », inventaire original en estonien.
- Mooska, portrait de la gardienne du sauna Eda Veeroja, récit de l’établissement, utilisé avec attribution.
- UNESCO, décision 9.COM 10.16 (2014).
- UNESCO, Smoke sauna tradition in Võromaa.